Sylvanès : Assomption 2020

Cette homélie a été donnée par le père Philippe Baud en l’abbaye de Sylvanès le 15 août dernier.
mercredi 2 septembre 2020

Comment approcher avec un cœur plus attentif, renouvelé, la page de l’évangile de Luc que nous venons d’entendre, ce chant de Marie que beaucoup d’entre nous connaissons par cœur ? Un grand poète peut nous ouvrir une piste, René Char quand il écrit :
Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux.
(Chants de la Balandrane, Sept saisis par l’hiver)
Nous nous croyons maîtres de nos propos, mais bien souvent nos paroles peuvent mystérieusement nous porter en avant, ce sont elles qui nous engendrent alors que nous pensons les créer. Puissance du verbe ! Le jour où Marie répond à l’Annonciateur : « Que tout se passe pour moi comme tu l’as dit ! » (Lc 1, 38), peut-elle imaginer jusqu’où ces mots vont la conduire, ce qu’ils nous disent de ce qu’elle-même ignore encore d’elle.
Puissance du Verbe, force du poème : Les mots qui surgissent savent de nous ce que nous ignorons d’eux.

L’Esprit Saint sait de Marie ce qu’elle ignore d’elle-même, comme Il sait de nous qui nous sommes vraiment.
Ainsi parfois, dans nos vies, il nous arrive de prononcer des paroles d’engagement, des promesses, qui nous révèlent soudain à nous-mêmes avant que de nous ouvrir aux autres. À la vie ensuite d’illustrer notre parole : « Que tout se passe comme tu l’as dit ! ».

Ces instants, qui peuvent produire en nous un bond intérieur, sont rares : mais ils nous offrent des « passages », ils s’offrent comme des visitations. Ils sont nos « pâques ». Alors je dis « oui » ou je me refuse. Et si j’acquiesce, où ce consentement va-t-il me conduire ? C’est toute l’aventure de la foi.
À ces étapes, je peux grandir ou me détruire. Je suis saisi, je sens la possibilité de renaître, de m’ouvrir encore bien plus à la vie ; ou je peux au contraire me refermer, m’exposer au risque de me défaire, de refuser le chemin de la vie. Mes paroles engagent mes actes : je reste le même et pourtant je peux devenir un autre.
Ces moments sont rares, troublants, souvent enveloppés de souffrances, la plupart de temps imprévisibles. Alors nous avons l’impression, fugitivement, que l’éternité affleure soudain en nous nos existences quelconques, fragiles ; il nous semble que le monde invisible fait irruption dans notre vie ordinaire, visite notre chair sensible. Et si le temps habituellement nous file entre les doigts, il peut nous paraître soudainement suspendu.

Le « oui » de Marie aux deux extrémités de l’Évangile – de l’Annonciation à la Croix, de la grotte de Bethléhem à la chambre haute de la Pentecôte – illustre cette disponibilité de l’humain à l’impossible,
notre capacité d’accueil à la vie divine,
cette expérience que nous appelons ailleurs « la foi »,
cet acquiescement intérieur qui est la manifestation la plus éclatante de notre liberté : je veux parler ici, évidemment, de notre liberté intérieure, que nous rejoignons si rarement en nous-même comme chez les autres, tant nous sommes figés dans nos conventions, nos peurs, emprisonnés dans nos idées prémâchées, dans ce que nous prétendons être nos « obligations sociales », les pensées et les usages d’un milieu.
Dans l’Évangile, la figure si humble et discrète de Marie illustre fortement pour nous cette liberté qui porte à accueillir dans la confiance une destinée incompréhensible,
celle de la femme enceinte qui doit consentir à accueillir un avenir indéchiffrable, mystérieux ;
celle d’une mère qui voit son fils bien-aimé quitter la maison pour accomplir une étrange mission qui va le conduire où il ne pensait jamais aller : jusqu’au supplice de la croix ;
celle qui l’associera bientôt, avec quelques autres femmes, dont l’Écriture cite à peine les noms, à la naissance de l’Église ;
celle qui disparaît tout à fait, un jour, de nos écrans et dont nous ne savons rien ce qu’il est advenu d’elle, hors de pieuses légendes ;
Marie, archétype de la chair pure qui répond pleinement à la volonté du Père, à la Parole qui féconde, à l’Esprit créateur ;
Marie qui abolit dans sa confiance la terrible séparation qui existe entre la créature et son Créateur ;
Marie, à l’écoute de Jésus, fleur précoce de la résurrection, icône vivante de la dimension maternelle de l’Amour de Dieu.

Vous savez comme moi combien rares et sobres sont les textes évangéliques qui parlent d’elle. Si bien que la religion populaire, toujours en manque de sucreries, va alourdir au cours des siècles cette figure magnifique de la foi d’ornementations superflues, récits apocryphes, légendes médiévales, broderies baroques, messages secrets et troublantes apparitions, surcharges que réclame la piété populaire.

Alors, que fêtons-nous donc aujourd’hui ? Écartons ici les images pieuses où de grands peintres ont fixé trop lyriquement pour nous le mystère que nous évoquons en ce jour : la mort de Marie, l’ultime accomplissement de sa vie.
Reprenant la fantasque vision du livre de l’Apocalypse, ils ont imaginé Marie élevée au ciel sous les traits de cette jeune femme, couronnée d’étoiles, fuyant les attaques d’un dragon, qui dans ce texte énigmatique évoque plutôt l’Église, offrant au monde le Messie, le Christ, alors que la menacent les forces du mal, les persécutions.
Le terme d’Assomption requiert d’être compris. Pas d’envol spatial ici ! Pour évoquer la mort de Marie, les Pères de l’église et les chrétiens d’Orient ont préféré celui plus humble de Dormition. La tradition de l’Occident a choisi un terme venu latin pour dire que Marie, dans sa vie comme dans sa mort, avait été toute assumée, élevée, « assomptionnée », dans la vie de son Fils, le Christ ressuscité, victorieux du mal et de la mort.
Et c’est ici comme un éclairage qui nous est donné pour accueillir le mystère de notre propre mort, nous appelant à dédramatiser cette heure tant redoutée, parce qu’elle est trop souvent entourée de circonstances douloureuses, parfois dramatiques, et que nous vivons le départ des êtres chers comme un insoutenable arrachement. Un psaume le disait déjà : « Elle a du prix aux yeux de Dieu, la mort de ceux qui l’aiment » (Ps 116, 15).
Plus proche peut-être de nous, François d’Assise nous ouvre aussi une piste.
À quarante-quatre ans, malade, le corps recru de souffrances et de fatigues mais le cœur tout entier tourné vers Dieu, il ajoute, peu avant de mourir, ce verset surprenant à son magnifique Cantique des créatures, son hymne à la vie :
Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour notre sœur la Mort corporelle
à qui nul vivant ne peut échapper.

On ne voit pas Marie, ni frère François, - ni vous ni moi - approcher la fin de nos vies comme une ultime expérience de la conquête de soi, comme on nous le propose aujourd’hui. Bien au contraire. Le terme de dormition, comme celui d’assomption, traduisent ce mouvement de totale abandon de soi, de pleine désappropriation, qui expriment l’irrépressible confiance avec laquelle les amis de Dieu s’approchent de la fin de leur vie.
Si nous ne savons rien, historiquement, des derniers jours de Marie, la tradition chrétienne a pensé très tôt que celle qui avait toujours dit « oui » au dessein de Dieu, offrant dans sa chair à son Fils toute la vie humaine – et du même coup la possibilité de souffrir et de mourir –, qu’elle avait reçu à l’heure de sa mort la joie de participer, dans l’immédiateté et la pleine transparence, à la Vie du Christ ressuscité. En dire plus serait relever du mythe ou de la fable.
Et François d’Assise l’atteste à sa manière et à son tour : pour les amis de Dieu, la mort, quelles qu’en soient le cheminement et les circonstances, peut être approchée dans la confiance, car le Christ est là qui nous accueille, ce Christ déjà présent au milieu de nous aujourd’hui, présent en nous « maintenant et à l’heure de notre mort ».
Voilà le message joyeux de cette fête :
Cette terre où nous vivons, chantée par frère François, n’est pas un bien à posséder. L’homme qui s’en remet à Dieu n’a pas à avoir peur, ni du soleil, ni de l’eau, ni du vent, ni du feu… ni de la mort ! La vie, avec ses épreuves, nous est donnée pour nous ouvrir et nous réconcilier avec toutes les forces mystérieuses de la Création, qui font de nous des vivants, invités à entrer un jour pleinement dans le mystère de la Résurrection.
Et l’exemple de Marie nous appelle à offrir nos vies à Dieu et à mourir, quand l’heure viendra, dans la paix de la confiance,
Marie qui a appris à Jésus les mots du quotidien – ses mots d’homme – qui lui permettront de nous révéler Dieu comme un Père accueillant, aimant, pardonnant, les mots qui savent de nous ce que nous ignorons d’eux,
ces mots que l’Esprit Saint prononce dans le cœur de Marie comme en nous-mêmes :
– Toi, si tu marches à ma suite, tu ne mourras jamais !

Père Philippe BAUD


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Quelques repères

Intentions de prière du pape François pour décembre 2020

Pour une vie de prière :

« Prions pour que notre relation personnelle à Jésus-Christ soit nourrie de la Parole de Dieu et par une vie de prière. »


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